[fse-esf] L’urgence d’un mouvement des femmes indépendant contre la dette et les mesures d’austérité

Sonia Mitralia sonia.mitralia at gmail.com
Wed Nov 16 18:56:15 CET 2011


L’urgence d’un mouvement des femmes indépendant contre la dette et les
mesures d’austérité

par *Sonia Mitralias*

 <http://www.cadtm.org/spip.php?page=article_pdf&id_article=7302>

*Pourquoi un mouvement indépendant des femmes contre la dette et les
mesures d’austérité en Grèce ?*

Et bien, parce que la crise de la dette et les mesures d’austérité qui en
résultent frappent en toute priorité nous les femmes dans tous les aspects
de notre vie. Alors, si nous les femmes nous ne nous (auto)organisons pas
pour résister, personne d’autre ne le fera à notre place…

*Pourtant, pourquoi la crise de la dette et les mesures d’austérité
frappent-elles spécialement et en toute priorité les femmes ?*

C’est parce que l’austérité néolibérale aux temps de la crise de la dette
vise tout particulièrement ce qui reste de l’Etat Providence et des
services publics. À travers le démantèlement ou la privatisation des
services publics, l’Etat se décharge de ses obligations de protection
sociale qu’il avait assumées vis-à-vis des citoyens/es pour les transférer
–de nouveau- à la famille. C’est ainsi que les soins aux enfants, aux
malades, aux personnes âgées et handicapées, même aux jeunes en détresse et
au chômage, passent de la responsabilité de l’Etat à la famille, et ceci en
plus absolument gratis !

Cependant, la notion de famille est très générale et abstraite. En réalité,
et tout le monde le sait, à l’intérieur de la famille, ce sont les femmes
qui portent presque exclusivement la charge –et sans qu’elles soient
rémunérées pour le moins du monde- de toutes ces obligations sociales
fondamentales de l’Etat. Alors, d’une pierre deux coups : d’un côté l’Etat
néolibéral se débarrasse définitivement de ses obligations sociales
déficitaires qui « *creusent les déficits et donc, la dette publique* », et
de l’autre, il nous oblige de les assumer nous-mêmes en travaillant
totalement gratuitement !

*En d’autres termes, les femmes sont contraintes de se substituer ou plutôt
de remplacer l’Etat providence…*

Oui, mais il y a plus que ça. Nous sommes la cible de toutes ces politiques
des Mémorandums pour une raison supplémentaire, qui est le revers de la
médaille précédente : nous sommes touchées en priorité par les
licenciements massifs qui accompagnent le démantèlement ou les
privatisations des services publics de protection sociale de toute sorte,
parce que nous constituons la grande majorité des salariés de ces services.

La conclusion est simple et concerne des centaines de milliers des
salariées dans notre pays : non seulement nous sommes les premières à être
licenciées sans absolument aucun espoir de réembauche, surtout si nous
sommes mères ou en âge de procréer. Non seulement nous restons en masse
chômeuses, surtout les jeunes qui n’ont plus aucun avenir professionnel.
Non seulement nous sommes condamnées à la pauvreté et à la précarité, mais
en plus ils nous chargent des tâches et des travaux qui appartenaient à
l’Etat, avec tout ce que ceci implique comme fatigue, stress,
vieillissement prématuré, travail impayé et dépenses supplémentaires !

*Oui, mais il y a aussi ceux qui disent, l’Etat en tète, comme d’ailleurs
l’Eglise et des gens bien intentionnés, que c’est comme ça que la femme
revient à sa vraie mission, qui consiste à se consacrer à sa maison, à sa
famille.*

Bien sûr, non seulement ils le disent mais ils le crient haut et fort parce
qu’il faut que leur politique inhumaine des Mémorandums ait un emballage
idéologique ! Il s’agit d’une propagande au rabais qui a recours aux plus
sexistes des clichés réactionnaires uniquement pour couvrir la férocité de
sa politique néolibérale. D’ailleurs, on assiste ici à une chose
apparemment paradoxale : l’alliance entre le dernier cri des politiques
capitalistes, qui est la violente austérité des Mémorandums, et les
porteurs des théories les plus obscurantistes d’une autre époque qui
veulent nous persuader que la « nature » de la femme lui impose d’être
enfermée chez elle afin de s’occuper exclusivement de ses « tâches » en
tant que mère et/ou épouse dans la famille. Il s’agit du mariage des
Mémorandums du FMI et de la Commission européenne, qui veulent prétendument
nous « moderniser », avec les bastions du patriarcat le plus anachronique
et misogyne que sont l’Eglise ou la droite et l’extrême droite.

*S’agit-il seulement d’une propagande ou y a-t-il ici des conséquences
pratiques pour les femmes…*

Oui, on n’a pas ici seulement des théories et de la propagande. Le pire est
que nous avons des conséquences catastrophiques très concrètes pour notre
vie quotidienne. Pour parler clair, tout ce retour en arrière, vers un
passé lointain est accompagné des mesures qui visent à enlever aux femmes
les quelques droits et conquêtes obtenus grâce aux luttes de ces dernières
décennies. L’Alliance Sacrée du Capital et du Patriarcat abolit de fait
notre droit au travail et donc, à l’indépendance économique. Elle nous
contraint de nouveau à une vie sans autonomie et sans libre arbitre. Elle
nous traite comme des esclaves chargées des tâches et des fonctions
qu’avait jadis l’Etat providence, parce que c’est prétendument dans la
« nature » de la femme de servir à la fois de jardin d’enfant, de maison de
retraite, d’hôpital, de restaurant, de blanchisserie, d’asile
psychiatrique, de cours de soutien scolaire et même d’ANPE pour les
chômeurs de la famille. Et tout ça totalement gratis, sans aucune
rémunération, sans la moindre reconnaissance, parce que soi-disant la femme
a cela dans son sang de se « sacrifier » pour les autres avec comme
résultat qu’elle n’a plus de temps libre pour souffler, pour s’occuper de
sa propre personnalité, pour participer activement aux affaires publiques.

* Tout cela doit quand même coûter très cher aux femmes…*

Oui, bien sûr. Ce n’est pas seulement que cette tension quotidienne fasse
qu’on vieillisse prématurément, qu’on s’use irrémédiablement, c’est que
tout ce sexisme autour de la prétendue « nature féminine » va de pair avec
le traitement de la femme comme un être inférieur, dont le corps est
considéré toujours disponible et sur lequel est permis de se défouler
n’importe quel homme. Ce n’est donc pas un hasard que les cas de violence
contre les femmes, déjà innombrables, se multiplient à l’époque du
capitalisme des Mémorandums.

C’est pour toutes ces raisons, entre autres encore plus nombreuses, que la
conclusion est simple : notre résistance contre cette offensive menée
contre nous par le gouvernement de la Troïka et des Mémorandums passe par
notre auto organisation et le développement d’un mouvement indépendant et
autonome des femmes contre la dette et l’austérité. Et cela, non seulement
parce que personne d’autre ne peut le faire à notre place mais aussi, parce
que capitalisme et Patriarcat sont tellement imbriqués entre eux que tout
combat contre l’un de ces tyrans serait boiteux s’il n’était pas mené
également contre l’autre…

  *Traduit en français : Monika Karbowska-G.M.*

*Sonia Mitralia* est membre fondateur de l’Initiative des Femmes contre la
Dette et les Mesures d’Austérité en Grèce et de « Femmes en Mouvement
contre la Dette et les Mesures d’Austérité en Europe ».
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