[CIFS] Pour info
Khalfa
khalfa at solidaires.org
Mon Jun 20 11:27:48 CEST 2011
Un texte pour nourrir le débat sur la démondialisation.
Les impasses de la démondialisation
Réponse à quelques contradicteurs[1]
Pierre Khalfa - Juin 2011
La tribune publiée par Médiapart[2] sur la « démondialisation » et
signée de membres du Conseil scientifique d’Attac a suscité un
certain nombre de réponses. Le débat s’était auparavant concentré sur
la question de la sortie de l’euro et sur celle de la mise en œuvre
de mesures commerciales protectionnistes[3]. Il prend aujourd’hui une
tournure plus générale qui renvoie à trois questions : la
souveraineté populaire et la place de la nation, l’analyse de la
mondialisation, la stratégie à mettre en œuvre.
Un tel débat est tout à fait légitime, encore faut-il qu’il soit mené
dans des conditions telles que l’échange d’arguments ne soit pas
pollué par des insultes. De ce point de vue, les éructations dont un
de nos contradicteurs, Jacques Sapir est coutumier ne sont pas de
nature à le favoriser.
La souveraineté populaire et la place de la nation
Que ce soit pour Frédéric Lordon ou Jacques Sapir, il s’agit, à juste
titre, d’une question essentielle. Sur ce sujet cependant, leurs
positions diffèrent très sensiblement.
Sapir affirme sans ambages qu’il faut « revenir au cadre de l’Etat-
nation, seule source de démocratie ». Pour lui, la souveraineté
populaire ne peut exister que dans un cadre national. L’argument
principal employé pour justifier cette affirmation est que « Sans
frontière, il devient impossible d’identifier une communauté
politique commune ». Sapir a raison sur ce dernier point. La
démocratie suppose l’existence d’un corps délimité de citoyen-nes.
Toute communauté politique est close. Cette fermeture ne se réduit
d’ailleurs pas à l’existence de frontières physiques délimitant un
territoire, mais peut concerner des habitants même de ce territoire,
hier les femmes et les citoyens « passifs » exclus du droit de vote
par le suffrage censitaire, aujourd’hui les immigrés.
Mais la question qui se pose est de savoir pourquoi une communauté
politique devrait ad vitam aeternam se confondre avec l’Etat-nation,
pourquoi la démocratie serait, par nature, impossible dans un cadre
plus vaste, par exemple au niveau européen ? Comprenons-nous bien, il
ne s’agit pas ici d’affirmer que l’Union européenne actuelle est un
cadre démocratique[4], mais simplement de dire que, sous certaines
conditions politiques, elle peut l’être. Sapir refuse par principe
d’envisager une telle possibilité et limite l’existence de toute
communauté politique à la nation.
Or une communauté politique est une construction historique qui se
forme progressivement à travers des combats communs et l’instauration
d’institutions qui structurent le champ politique. Il n’existe pas
d’emblée de « peuple », un peuple est le produit d’une histoire
donnée. L’Etat-nation est une forme historique particulière. Sapir la
fétichise en faisant de la nation le seul et unique cadre pour une «
communauté politique ». Or comment justifier une telle position ?
Elle ne peut que reposer que sur une représentation culturelle, voire
ethnique du peuple. Ce n’est pas la position de Sapir, mais sa
conception essentialiste de la nation l’expose à de telles dérives[5].
Telle n’est pas la conception de Lordon qui indique « qu’il y a
matière à réfléchir à la circonscription de la régulation
“régionale”, sans exclure a priori que la “région” aille au-delà de
l’actuelle nation ». Et Lordon de développer : « Mais l’intégration
“au-dedans” des étrangers est la manifestation pour ainsi dire
métabolique de cette plasticité, dont rien n’interdit par ailleurs de
concevoir en principe qu’elle puisse également prendre d’autres
formes, celle par exemple d’un mouvement d’extériorisation qui
constituerait un peuple de “peuples”, entendre qui fondrait des
peuples antérieurs en un peuple nouveau – mais évidemment sous
certaines conditions bien particulières. Seule la fixation nationale-
éternitaire, ignorante d’ailleurs de sa propre histoire – car la
nation n’a pas été toujours déjà donnée ! –, et par là même portée à
se poser comme le terminus de l’histoire des peuples, peut conduire à
exclure d’emblée et formellement cette possibilité. Quand bien même
l’histoire passée ne donnerait aucune réalisation à l’appui de cette
possibilité (ce qui est d’ailleurs faux), il faudrait singulièrement
sous-estimer les possibilités de l’histoire future, autrement plus
créative (pour le meilleur et pour le pire) que ne le pensent les
prophètes à rétroviseur. Les peuples sont des entités collectives en
constants remaniements et, s’il est permis de paraphraser Spinoza,
nul ne sait ce que peuvent les corps politiques ».
Paroles fortes auxquelles on ne peut que souscrire, mais qui
demandent à être précisées sous peine d’en rester simplement à une
vertueuse déclaration d’intention. Lordon nous dit que « La
régionalisation peut donc désigner un tiers terme possible pour
sortir de l’indigente antinomie du mondial et du national. Mais pas
sur n’importe quelle base, et notamment pas celle de l’Europe
actuelle des 27 ». S’il s’agit de rejeter le traité de Lisbonne et
les orientations actuelles de l’Union européenne, nous sommes
d’accord. Mais on ne peut en rester là. En effet, les évolutions
institutionnelles jouent un rôle structurant dans l'organisation d'un
vivre ensemble. Ainsi, la mise en place d'institutions européennes,
avec la montée en puissance du Parlement européen, l’existence de la
monnaie unique, la libre circulation des personnes, etc., tout cela a
créé l'embryon d'un espace public européen qui est en train de se
construire avec les débats et les mobilisations qui s’y mènent. Tout
cela se fait certes avec des difficultés qu’il ne faut pas sous-
estimer. Mais un processus est engagé dont nul ne peut prévoir le
terme. Il faudra probablement des décennies pour qu'un peuple
européen apparaisse, mais les peuples d'Europe peuvent néanmoins
construire un espace public européen et donner réalité à un destin
commun, et ce dès aujourd’hui. Cela est d’autant plus possible qu’ils
subissent tous les mêmes politiques décidées au niveau européens par
leurs gouvernements et les institutions de l’Union. C’est ce
processus qui justifie, entre autres, la perspective d’une
refondation de l’Union européenne.
Par ailleurs, on ne peut que ressentir une gêne quand comparant la
Grande-Bretagne et l’Allemagne, Lordon affirme : « Si la finance
n’est pas une propriété d’essence de la nation anglaise, mais bien de
la chose de ses possédants, la croyance monétaire allemande – celle-
là même qui a si puissamment informé sa politique économique en
longue période et qu’elle a su imposer à l’eurozone entière – est
bien plus transversalement partagée. Que les travailleurs allemands
aient été malmenés par une décennie de déflation salariale Schröder-
Merkel n’est pas douteux. Qu’ils puissent en concevoir quelques
sérieuses raisons de mécontentement, c’est certain. Que ce
mécontentement puisse aller jusqu’à la mise en cause des principes de
l’ordre monétaire euro-allemand, la chose est impossible ».
Ainsi donc, « la croyance monétaire allemande » serait une «
propriété d’essence » de la nation allemande. Avec tout le respect et
l’amitié que j’ai pour Frédéric Lordon, il s’agit là d’une parfaite
absurdité. Ceux qui ont discuté avec des syndicalistes allemands, qui
sont pourtant loin d’être des gauchistes exacerbés, ou avec des
responsables de Die Linke, ont pu s’apercevoir que ceux-ci faisaient
tout à fait le lien entre « la croyance monétaire allemande » et le
sort fait aux salariés de leur pays. Que les classes dirigeantes
allemandes, conservateurs et socio-démocrates réunis, essayent de
faire partager cette croyance à la population, que celle-ci puisse y
être en partie sensible, nul n’en doute. Que cette situation puisse
être érigée en obstacle absolu, est une autre affaire. Le propos est
d’autant plus troublant qu’il flatte un sentiment anti-allemand dont
on connaît les racines historiques en France.
Enfin, un point est totalement absent tant dans le texte de Sapir que
dans celui de Lordon, c’est une critique des limites très importantes
que la souveraineté populaire rencontre dans le cadre même de l’Etat-
nation. Celui-ci est configuré non pas pour permettre la
participation des citoyens aux décisions, mais au contraire pour les
en écarter. L’Etat-nation est aux mains d’une oligarchie élective et
cela ne date pas de l’instauration du néolibéralisme, même si ce
dernier laisse voir cet aspect dans toute sa nudité. Certes, les
luttes des salariés et plus globalement des mouvements sociaux, les
rapports de forces qui ont été tissés, les circonstances historiques
ont permis la conquête de droits sociaux importants. Mais nous vivons
quotidiennement la fragilité de ces conquêtes. La transformation de
l’Etat social en Etat néolibéral et la naturalisation voulue par le
néolibéralisme des politiques économiques ont aggravé
considérablement l’exclusion des classes populaires des processus de
décision. La question de la souveraineté populaire se pose donc même
au sein de l’Etat-nation.
Il n’y a donc pas d’un côté une souveraineté populaire qui trouverait
son expression naturelle dans la nation et de l’autre une Union
européenne qui en empêcherait la réalisation, mais un double
processus de déni démocratique, au niveau national et au niveau
européen, auquel il faut s’attaquer de concert. Il est assez logique
que Sapir, tout à sa fétichisation de l’Etat-Nation, passe son
silence cet aspect essentiel. C’est plus surprenant chez Lordon.
Celui voie bien que la souveraineté populaire peut s’exercer dans un
cadre plus large que celui historiquement construit de l’Etat-nation.
Mais l’ « oubli » que le cadre national n’est pas, en soi, un cadre
démocratique va le faire rejoindre les conclusions de Sapir.
Quelle stratégie ?
Sapir et Lordon diffèrent profondément sur les prémisses. Ils se
rejoignent pourtant largement sur la stratégie à mettre en œuvre.
Pour Sapir, c’est simple. Seul l’Etat-nation peut permettre
l’exercice de la démocratie. Dans ce cadre, « le retour à la monnaie
nationale, s’il constitue une condition nécessaire à la mise en œuvre
d’une autre politique, n’est nullement une condition suffisante ».
Quelle serait cette condition suffisante ? Celle, nous dit Sapir, «
d’un gouvernement qui, face à une crise, suspend unilatéralement les
règles de circulation des capitaux, ou les règles comptables, afin
d'empêcher un petit groupe d'agents d'imposer indûment leur volonté
au plus grand nombre au sein du corps souverain par l'agiotage et la
spéculation ». Bref, en France, un gouvernement du style Front de
gauche /NPA. Comme Sapir doit être conscient que les conditions
politiques d’un tel gouvernement ne sont hélas pas aujourd’hui
réunies, il termine son texte en se félicitant que Ségolène Royal se
soit convertie à la démondialisation. On a les espoirs que l’on peut !
L’argumentation de Lordon, si elle s’articule différemment, aboutit à
la même conclusion... et bute sur les mêmes apories. Que nous dit-
il ? : « Quoi qu’on en pense, la solution de la reconstitution
nationale de souveraineté impose son évidence parce qu’elle a sur
toutes les autres l’immense mérite pratique d’être là, immédiatement
disponible – moyennant évidemment les transformations structurelles
qui la rendent économiquement viable : protectionnisme sélectif[6],
contrôle des capitaux, arraisonnement politique des banques, autant
de choses parfaitement réalisables pourvu qu’on le veuille ». Mais
qui est ce « on » qui pourrait le vouloir ? Lordon ne nous l’indique
pas et c’est bien là le problème car faute de cela, « la
reconstitution nationale de souveraineté » n’est pas « immédiatement
disponible » et les conditions mises à ce déploiement, introduites
par le bout de phrase « moyennant évidemment … », ne peuvent que
rester lettre morte… à moins de croire que la droite ou le PS
pourraient mettre en œuvre un programme de rupture avec l’ordre
dominant.
« Il va falloir que l’histoire accouche de quelque chose, et tout de
suite » nous dit Lordon pour justifier comme une « évidence » le
recours au cadre national. Mais cette évidence n’en est pas une
puisque « la reconstitution nationale de souveraineté » que prône
Lordon suppose des conditions politiques dont on voit mal comment
elles pourraient être remplies « tout de suite ». Car il faut non
seulement des transformations structurelles pour rendre viable l’Etat-
nation au niveau économique, ce que Lordon indique, mais il faut
aussi des transformations politiques profondes qui permettent que la
souveraineté populaire s’exerce réellement dans ce cadre, ce ni pas
le cas aujourd’hui.
Mais en fait Lordon fait fi des conditions politiques. Partant d’une
analyse, que nous partageons[7], sur le caractère aigu de la crise
européenne actuelle qui risque fort d’aboutir à une crise financière
dévastatrice, suivie peut-être d’un éclatement de la zone euro, il
parie que serait ainsi créée « une situation de crise si extrême que
la fracture s’imposera d’elle-même : d’un côté ceux qui “changeront
tout” (…) de l’autre ceux qui s’estimeront capables (et surtout
désireux) de continuer le jeu ancien ». Lordon ne voit pas que cette
crise extrême qu’il évoque peut aboutir à de multiples résultats
suivant les rapports de forces politiques et sociaux. Dans ceux qui «
changeront tout », pourront se trouver des gens qui voudront tout
changer dans un sens que ni Lordon ni nous n’apprécieraient. La
montée, partout en Europe, de l’extrême droite donne une certaine
réalité à ce scénario. Il ne suffit donc pas d’attendre qu’arrive la
crise salvatrice, mais il faut créer dès aujourd’hui les conditions
politiques pour qu’elle soit dénouée de façon progressiste.
Paradoxalement l’analyse de Lordon ne débouche sur aucune perspective
stratégique. Il suffit d’attendre que l’histoire fasse son œuvre.
Lordon professe ainsi une sorte d’économisme catastrophiste. Sapir de
son côté pense que les dirigeants politiques vont se convertir à la
démondialisation, probablement sous l’effet de la qualité de son
argumentation.
Face à ces impasses, il nous faut préciser dans quelle perspective
nous nous situons. Le cadre national reste fondamental, et ce pour
deux raisons. Tout d’abord, toute victoire même partielle dans un
pays améliorera la situation dans tous les autres pays européens. Si
la population grecque réussit à empêcher la nouvelle purge sociale en
préparation, ce sera un encouragement pour tous les autres peuples à
refuser le même traitement. De même si nous avions été capables de
faire reculer Sarkozy sur la réforme des retraites, l’impact européen
aurait été considérable. Ensuite, parce que l’Union européenne reste
encore pour l’essentiel une Europe marquée par
l’intergouvernementalité. Aucune directive européenne et a fortiori
aucun traité ne peuvent être adoptés sans l’accord des gouvernements.
Peser sur eux, c’est peser sur la construction européenne.
Mais, pour autant qu’ils soient indispensables, ces combats au niveau
national sont insuffisants. Ce sont des mobilisations européennes
pérennes qu’il faut s’attacher à construire dans la perspective d’une
refondation radicale de l’Union européenne. Face à des politiques
européennes décidées par les gouvernements et les institutions
européennes, il faut impulser des mobilisations européennes sur des
objectifs communs au niveau européen et rechercher une interaction
d’actions européennes et nationales qui se renforcent les unes les
autres. Les voies de ce processus ne peuvent être fixées à l’avance
et il ne s’agit évidemment pas d’attendre que les 27 pays avancent
d’un même pas. L’aggravation de la crise peut provoquer des ruptures
dans un ou plusieurs pays, ce qui suppose de réfléchir à ce qu’un
gouvernement porteur d’un projet progressiste de rupture avec l’ordre
existant pourrait faire.
Deux questions font débat, la mise en place de mesures commerciales
protectionnistes aux frontières et la sortie de l’euro. Sur cette
dernière question, je renvoie les lecteurs intéressés aux nombreux
textes qui ont circulé sur les listes[8]. Je dirai simplement
quelques mots sur les mesures visant à instaurer des droits de
douanes pour lutter contre le dumping social.
Ces mesures sont illusoires et ne tiennent pas compte de la structure
actuelle du commerce international dans laquelle les firmes
transnationales (FTN) jouent un rôle clef, soit dans le cadre de leur
marché interne privé, soit par des relations asymétriques avec
d'autres entreprises. Ces échanges intra-firmes représentent plus de
la moitié du commerce entre les pays de l’OCDE et un tiers du
commerce mondial. Il s’agit le plus souvent d’échanges « hors marché
», difficilement contrôlables par les autorités publiques, et qui
fonctionnent selon un système de prix de cession internes (prix
planifiés fixés par la direction du groupe). Les FTN sont des acteurs
globaux, dont le théâtre d’action est mondial. Elles créent des
structures en réseau qui assurent la flexibilité de leurs opérations
dans le monde. Elles procèdent à une « fragmentation » des processus
productifs en localisant leurs unités de production dans les
différentes régions de la planète en fonction du coût et de la
productivité du travail, de la fiscalité, de la taille des marchés
locaux…
La mise en place de droits de douane au niveau des frontières de
l’Union européenne serait facilement contournable par les FTN. D’une
part, elles pourraient manipuler les « prix de transfert » entre
leurs filiales pour minimiser l’impact de cette taxation. D’autre
part, elles pourraient investir directement dans les pays de l’Union
européenne à faible coût du travail, les pays d’Europe centrale et
orientale par exemple, pour vendre ensuite leur production dans les
autres pays de l’Union. Ainsi, les constructeurs allemands de
l’automobile font fabriquer les différentes pièces constitutives de
leurs modèles ailleurs qu’en Allemagne, mais réalisent dans ce
dernier pays l’assemblage final de la voiture qui est ensuite
exportée. Pour contrer ce comportement, il faudrait donc instaurer
des barrières douanières au sein de l’Union européenne et dans ce cas
précis entre la France et l’Allemagne.
Le protectionnisme au niveau de l’UE aboutirait donc à un
protectionnisme national sans que celui-ci ne soit d’ailleurs plus
efficace. En effet, et c’est là l’élément essentiel, ceux qui prônent
la mise en œuvre de mesures protectionnistes font comme si les autres
pays allaient rester passifs. Quand un pays comme la France, qui est
la 5ème économie du monde, prend de telles mesures, ses concurrents
directs ne peuvent rester inertes. Ils prendront des mesures
similaires. Cela entraînerait une guerre commerciale avec des mesures
de rétorsions du même type qui pèseraient sur les exportations
françaises et donc sur l’emploi (l’Allemagne est ainsi le premier
client de la France). Loin d’aboutir à un affaiblissement de la
concurrence entre les Etats, ce type de mesures l’aggraverait
considérablement. La conséquence d’une telle situation est déjà
connue : de nouveaux sacrifices seraient demandés aux salariés au nom
de la défense de « nos exportations ».
Cette solution est d’autant plus absurde que les économies
européennes sont aujourd’hui totalement imbriquées. Le commerce intra-
européen représente 73 % des exportations et 70 % des importations
des pays de l’Union européenne et ses importations et exportations
représentent respectivement 9,9 % et 8,3 % de son PIB. L’essentiel du
déficit commercial de l’Union provient des échanges portant sur
l’énergie et les matières premières avec les pays du Sud, le commerce
européen étant légèrement excédentaire sur l’ensemble des biens
manufacturés et agricoles. Une politique protectionniste n’a donc pas
de sens.
Au-delà de leur inefficacité, c’est le sens politique de telles
mesures qu’il faut interroger. La mise en œuvre de mesures
protectionnistes par un pays, la France, ou une zone économique,
l’Union européenne, signifierait, de fait, que nous avons des
intérêts communs à faire valoir avec les classes dirigeantes de ces
pays. Elle entraînerait inévitablement des mesures de rétorsion de la
part des autres pays et déboucherait sur une guerre commerciale
généralisée. Elle aboutirait donc à un renforcement de la concurrence
entre les Etats, au Nord comme au Sud, au nom de laquelle d’ailleurs
de nouveaux sacrifices seraient demandés aux salariés. Loin de tracer
une perspective de coopération entre les peuples, cette logique ne
peut qu’opposer les salariés entre eux suivant leur nationalité,
nourrissant ainsi la xénophobie et le nationalisme.
Le débat ne porte pas sur la nécessité pour un gouvernement
progressiste de prendre des mesures unilatérales en rupture avec le
traité de Lisbonne et la doxa néolibérale, ce qui fait accord, mais
sur la nature de ces mesures. Fondamentalement elles doivent pouvoir
être adoptées aussi par les autres pays et indiquer ainsi une voie de
sortie de crise pour les peuples. Leur légitimité vient de leur
caractère coopératif et de leur possibilité d’extension à d’autres
pays. Elles doivent clairement donner le signe qu’une sortie de crise
n’implique pas que chaque peuple essaie de reporter sur l’autre le
prix à payer. Elles doivent illustrer notre mot d’ordre : c’est au
capital et pas aux peuples de payer le prix de la crise. Des mesures
de protection peuvent être prises, mais elles doivent protéger les
salariés et la population et non les intérêts d’un capitalisme d’un
pays en concurrence avec les autres[9].
Mondialisation, démondialisation, altermondialisme
Le mot « démondialisation » a fait son apparition dans le débat
public. Ce mot est utilisé par des courants qui portent des
orientations politiques différentes. Lordon nous enjoint « d’ignorer
les gesticulations récupératrices du FN (…) qui transforme en plomb
tout ce qu’il touche ». L’injonction semble de bon sens. Si l’on veut
discuter sérieusement, on ne peut se renvoyer le FN à la figure. Et
pourtant, nous ne pouvons pas faire l’économie de nous interroger sur
la porosité de certaines notions. Le FN ne cherche pas qu’à créer la
confusion. Il récupère que ce qui est récupérable sans danger pour
lui. De ce point de vue, le mot « démondialisation » n’est pas sans
affinités électives avec l’idéologie du FN et y apparaît soluble. Le
FN ne se dit pas altermondialiste !
Au-delà du trouble que ce mot peut entraîner, il y a le débat sur le
fond. Lordon définit la mondialisation[10] comme un processus global
de dérèglementation et de mise en concurrence généralisée. Si nous
pouvons être d’accord, au premier abord, sur le constat, Lordon, et
c’est la divergence sur le sujet, déconnecte ce processus de la mise
en place du capitalisme actionnarial qui fait suite à la crise du
fordisme des années 1970 dans un contexte de défaites sociales
considérables. Lordon traite de « parfaite absurdité », le fait que
nous relions les deux phénomènes et affirme qu’ « il faudrait être
idiot en effet pour prétendre transformer les données de la
contrainte actionnariale en s’attaquant à celles… de la contrainte
concurrentielle ». Quitte à continuer à paraître idiot, il faut
affirmer qu’à la racine de la contrainte concurrentielle, et par
ailleurs de la financiarisation de l’économie, se trouvent les
transformations du capitalisme qui ont abouti à faire de la «
création de valeur pour l’actionnaire » l’alpha et l’oméga de son
fonctionnement. C’est cette dynamique qui pousse, sous l’impératif de
compétitivité, les entreprises à délocaliser et à fragmenter les
processus productifs. C’est donc à la logique même du capitalisme
actionnarial qu’il faut s’attaquer[11]. Le refus de faire le lien
entre la « contrainte concurrentielle » et « la contrainte
actionnariale » aboutit à passer d’un conflit de classes à un conflit
de pays.
Quand nous disons dans Médiapart qu’il faut « évidemment réduire les
flux de marchandises et de capitaux, et relocaliser les systèmes
productifs (…), stopper la concurrence entre travailleurs et paysans
du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques
sociales, nourrir les populations et assurer la souveraineté
alimentaire », Lordon s’exclame « c’est cela même la démondialisation
». Ce que nous disons, et c’est pour cela que nous pensons que le
terme[12] de « démondialisation » ne convient pas, c’est que « les
réponses à la crise nécessitent plus de mondialisation dans certains
domaines et moins de mondialisation dans d'autres, mais exigent
surtout une mutation radicale de la logique même de la mondialisation
(altermondialisation) ». La « démondialisation » ne peut donc être
processus général, comme le laisse entendre ceux qui emploient ce
terme, mais doit être sélective. Son contenu dépend d’abord du sujet
envisagé, par exemple l’objectif des relocalisations est de
rapprocher les lieus de production des lieux de consommation. Mais il
dépend aussi des rapports de forces que nous pouvons tisser au niveau
mondial, européen ou national sur tel ou tel sujet.
Lordon reconnaît qu’un certain nombre d’ « externalités » nécessitent
un traitement mondial (l’eau, les médicaments, le climat, les
problèmes migratoires…). Il démontre par là même l’inadaption de la
notion de démondialisation et le besoin d’une autre mondialisation
pour pouvoir résoudre les problèmes en question. Mais, le problème
n’est pas simplement de répondre à ces « externalités », mais de
porter face à la mondialisation actuelle qui est celle du capital,
une autre logique fondamentale, celle de la mondialisation des droits
[13], celle qui affirme comme projet politique l’unité de l’humanité,
unité et non pas son homogénéité comme nous en fait le reproche
Sapir. Il ne s’agit pas de rêver à une citoyenneté mondiale, mais de
porter les combats à l’échelle du monde pour que les êtres humains
puissent échapper à la logique du capital et soient capables de
répondre à la crise écologique, produit de sa domination. L’apport de
l’altermondialisme a été de dépasser le simple soutien à tel ou tel
combat mené ici ou là, et a permis de mettre en évidence la nécessité
de combats sur des objectifs communs à toute l’humanité. Cette
bataille s’articule pour nous avec celle pour une refondation
radicale de l’Union européenne[14] et avec celle pour la
transformation sociale dans notre pays.
[1] Jacques Sapir, « Oui la démondialisation est bien notre avenir
» ; Frédéric Lordon, « Qui a peur de la démondialisation ? » (http://
blog.mondediplo.net/2011-06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation).
Toutes les citations sont issues de ces textes.
[2] http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/
article/060611/la-demondialisation-un-concept-superficiel-et-s
[3] Sur ces débats voir entre autres : Pierre Khalfa, Catherine
Samary, « La monnaie ? L'euro ? Ne pas se tromper de débats. Réponse
à Jacques Sapir » ; Jean-Marie Harribey, « Sortir de quoi ? À propos
de la discussion sur la sortie de l’euro proposée par Jacques Sapir
» ; Dominique Plihon, « Quelle alternative au libre-échange » ;
Michel Husson, « Sortir de l’euro ? », Regards, juin 2011.
[4] Sur ce point, je renvoie, entre autres, à l’ouvrage d’Attac
auquel j’ai participé, L’Europe à quitte ou double, Editions
Syllespe, 2009.
[5] Sapir fait référence à la citation bien connue de Jaures, « Un
peu d’internationalisme écarte de la patrie, beaucoup nous y ramène
». Cette vision a hélas sombré en 1914 avec les millions de morts
dans les tranchées de la première guerre mondiale.
[6] Pour la discussion sur l’efficacité du « protectionnisme sélectif
» voir plus loin.
[7] Voir, entre autres, Pierre Khalfa, « Europe, sortir de l’emprise
des marchés », Les Temps nouveaux, n° 1, 2010.
[8] Parmi les plus récents, notons celui, remarquable, du Parti de
Gauche, « Résolution sur l’euro », Conseil national du PG, 10 avril
2011.
[9] Sur ces points, voir Michel Husson, « Quelles réponses
progressistes ? », Les Temps nouveaux, n° 1, 2010.
[10] Il est d’ailleurs problématique de parler de « mondialisation »
sans indiquer la nature du phénomène. C’est pour cela que nous
parlons plutôt de « mondialisation néolibérale » ou de «
globalisation du capital ».
[11] Voir, Jean-Marie Harribey, La démondialisation heureuse ?
Eléments de réponse à Frédéric Lordon et à quelques autres, 15 juin
2011.
[12] Dans son texte Sapir fait une longue digression pour nous
reprocher d’avoir parler de « concept » à propos de la
démondialisation. Donnons lui acte sur ce point. La démondialisation
est un terme trop fluide pour mériter d’être qualifiée de concept.
[13] Dans une critique de notre texte paru sur la liste du Conseil
scientifique d’Attac, Christophe Ramaux nous reproche de prôner « la
mondialisation des droits sociaux par l'application des conventions
de l'Organisation internationale du travail » au prétexte que cela
remettrait en cause les droits sociaux en France. Outre que
l’application de ces conventions ne sont nullement contradictoires
avec l’existence de droits sociaux au niveau national, il faut quand
même oser refuser, alors que l’énorme majorité des salariés dans le
monde en est privé, l’application de ces droits sociaux.
[14] Sur ce point voir Attac, L’Europe à quitte ou double et
Fondation Copernic, Face aux crises, une autre Europe, Editions
Syllespe 2009
Pierre Khalfa
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