[CIFS] Article Humanité / Rodolphe Juge

antoine boulangé antoine.boulange at noos.fr
Sat Apr 12 17:23:24 CEST 2008


L'Humanité - Société - Article paru le 8 avril 2008 société
« On t’a repéré, t’as dix secondes pour dégager
 »Jeune professeur
stagiaire, Rodolphe Juge était venu, jeudi dernier, à la manifestation
lycéenne pour encadrer les élèves. C’est lui que les policiers ont embarqué
!
« La mobilisation autour de moi me rassure, mais
 » Rodolphe Juge ne peut
pas cacher une certaine appréhension. À vingt-cinq ans, il sait que son «
affaire » peut lui coûter cher. Très cher. Parti jeudi dernier à la
manifestation lycéenne, ce professeur stagiaire s’est retrouvé, contre toute
attente, brutalement interpellé par la police, placé en garde à vue et
inculpé pour « violence aggravée » et « insulte ». Ce mauvais scénario
révolte son entourage. Et risque de briser sa carrière d’enseignant, si par
malheur il était condamné.

Rodolphe Juge n’a rien d’un agitateur de foule, adepte du coup de poing.
Syndiqué à la CGT éducation, il partage son temps entre les cours qu’il
prend à l’IUFM de Créteil et ceux qu’il donne, en maths-physique, au lycée
professionnel Denis-Papin de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Jeudi
dernier, après le travail, le jeune homme s’est rendu au défilé parisien.
« Pour réclamer plus de postes, plus de moyens, se souvient-il. Mais une
fois sur place, j’ai vu que la plupart des enseignants jouaient surtout un
rôle d’encadrant auprès des élèves afin d’éviter les dérapages. J’ai
naturellement pris ce rôle à mon tour. »

Il déambule entre les groupes de lycéens. Notamment à l’avant du cortège, où
l’on retrouve la plupart des établissements de la banlieue parisienne, en
retrait d’un cordon de CRS qui donne le rythme de la manifestation. « C’est
là que la manif était la moins structurée, où les slogans étaient les plus
radicaux à l’encontre de Sarkozy et la police, raconte-t-il. Il faut dire
que les CRS imposaient des arrêts réguliers et créaient ainsi comme une
ligne de front avec les lycéens. » La tension va crescendo. Plusieurs
interpellations ont lieu dans la foule. Rodolphe Juge et ses collègues
appellent au calme, enjoignent les lycéens à ne pas entrer dans le jeu de la
provocation.

Le défilé arrive finalement place des Invalides. « Les lycéens étaient
calmes, assure le jeune enseignant. Il n’y avait plus aucune tension,
lorsque j’ai vu plusieurs policiers en civil, sans brassard, se diriger vers
un groupe d’élèves. Je me suis aussitôt rapproché en me disant qu’il fallait
qu’un professeur responsable soit là. Mais je me suis rendu compte que ma
seule présence les gênait
 » Pour le moins. Rodolphe est reçu pour un «
casse-toi de là, t’as rien à faire là, laisse-nous faire notre boulot ! » Le
jeune homme ne se dégonfle pas. « J’ai le droit d’être là, c’est une
manifestation autorisée. » Le ton passe à la menace : « On t’a repéré, t’as
dix secondes pour dégager
 » Rodolphe ne dégage pas. Des policiers l’
encerclent alors par-derrière. Un premier le ceinture, un second le tient
par le col. Il ne résiste pas.

Son sac est vidé à terre, on le palpe brutalement. « Tu fais moins le malin
? » lui lâche un policier. « Vous ne pouvez que contrôler mon identité,
répond Rodolphe, car je n’ai rien à me reprocher. » Suffisait de demander

Selon le jeune homme, un des policiers aurait alors regardé l’un de ses
collègues, faussement interrogateur : « Tu l’as vu jeter un caillou sur la
police, non ? » « Oui », répond l’autre. « C’est là que j’ai commencé à
comprendre que cela sentait le roussi
 », dit aujourd’hui Rodolphe Juge.

Direction le commissariat du 7e arrondissement. Il est 16 h 20, l’enseignant
refuse de signer sa mise en garde à vue pour « violence aggravée » et «
insulte ». « L’officier de police judiciaire m’a dit « pas de problème », il
a pris ma carte d’identité et a signé à l’endroit où je devais le faire ! »,
assure Rodolphe Juge. Après une nuit en cellule, il sera finalement déféré
le lendemain, à 11 heures, au palais de justice de Paris. La procureure
refusera de le juger en comparution immédiate et renverra l’affaire au 17
avril.

L’intense mobilisation autour de son cas n’y est sûrement pas pour rien. Dès
qu’ils ont appris son arrestation, l’ensemble de ses collègues sont montés
au front, sans hésiter. Mais aussi sa hiérarchie, du proviseur du lycée
Denis-Papin jusqu’à certains inspecteurs académiques. « C’est un jeune
professeur très sérieux, très consciencieux et très apprécié, témoigne
Sylvie Pugnaud, une de ses professeurs d’IUFM. Il est absolument impensable
qu’il ait jeté des cailloux et on a aucun doute sur ce qu’il dit. »

Laurent Mouloud



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